La Vagabonde

Ça commence comme un documentaire, plongée dans la vie de crevarde des artistes de music-hall début-de-siècle, solitude de femmes seules, perçues avec inquiétude parce qu’indépendantes financièrement. Ça se poursuit en romance psychologique un peu datée et plutôt flippante. Ça se termine en feu d’artifice lyrique, mêlant tour de France des buffets de gare et reprise de pouvoir de la narratrice sur elle-même, sur le monde.

Un livre hétéroclite, une surprise, une découverte : on écrivait donc aussi comme ça en 1910 ?

 

colette-4

« (…) je te rejette, et je choisis… tout ce qui n’est pas toi. Je t’ai déjà connu, et je te reconnais. N’es-tu pas, en croyant donner, celui qui accapare ? Tu étais venu pour partager ma vie… Partager, oui : prendre ta part ! Être de moitié dans mes actes, t’introduire à chaque heure dans la pagode secrète de mes pensées, n’est-ce pas ? Pourquoi toi plutôt qu’un autre ? Je l’ai fermée à tous.

Tu es bon, et tu prétendais, de la meilleure foi du monde, m’apporter le bonheur, car tu m’as vue dénuée et solitaire. Mais tu avais compté sans mon orgueil de pauvresse : les plus beaux pays de la terre, je refuse des les contempler, tout petits, au miroir amoureux de ton regard…

Le bonheur ? Es-tu sûr que le bonheur me suffise désormais ?… Il n’y a pas que le bonheur qui donne du prix à la vie. Tu voulais m’illuminer de cette banale aurore, car tu me plaignais obscure. Obscure, si tu veux : comme une chambre vue du dehors. Sombre, et non obscure. Sombre, et parée par les soins d’une vigilante tristesse, argentée et crépusculaire comme l’effraie, comme la souris soyeuse, comme l’aile de la mite. Sombre, avec le rouge reflet d’un déchirant souvenir… Mais tu es celui devant qui je n’aurai plus le droit d’être triste… »

La Vagabonde, Colette, 1910.

 

Publicités

Sur la planche

Tanger, maintenant ou à peu près. Dans la ville frontière marocaine, les prolotes sont séparées en deux castes : les filles-crevettes et les filles-textiles. Des dizaines de milliers de jeunes femmes qui taffent à tailler les habits / décortiquer les crustacés de l’Occident.

Badia a vingt ans et trop d’énergie pour gâcher sa vie dans une usine frigo. Elle bouge, court, crie. Avec Imane, sa copine et collègue, elle va zoner en ville, drague, dépouille de plus riches qu’elle, fourgue ses trouvailles au souk. Un soir, les deux font la connaissance d’Asma et Nawal : entre les quatre filles, une association amicale et crapuleuse se noue.

projection-debat

Je ne savais rien de Sur la planche avant de mettre la galette dans la lecteur, ni de sa réalisatrice, Leïla Kilani. Super surprise, à tous niveau. Filmé juste avant le début des révolutions arabe, on y voit déjà l’énergie et la vie hors stéréotypes de ces jeunes femmes nord-africaines qui ont foutu Ben Ali à la porte en Tunisie voisine. Kilani vient du documentaire, et Sur la planche est une plongée dans un Tanger pluvieux, nocturne, vibrant, avec les décors incroyable de la zone franche, les immeubles collectifs, les villas pseudo-californiennes des richards. Tout est filmé très près des corps, la photo magnifique, tout paraît vrai. En même temps & surtout, Sur la planche est un chouette polar, un film noir dans les codes, avec manipulation, tensions, promesse de gros coup, incertitude et paranoïa.

sur-la-planche

Docu + critique sociale + polar + témoignage générationnel… Quoi d’autre ? J’oublie juste de parler du son, lui aussi absolument épatant, et des actrices principales, toutes quatre amatrices, toutes quatre bluffantes.

Marina Rollman

Le temps est court, en ce moment, pour me poser devant deux heures de film, alors je me rabats sur les vidéos brèves. Il y a beaucoup de femmes dans la nouvelle génération d’humoristes venue du stand up, parmi lesquelles l’épatante Marina Rollman.

Après un unique (?) passage par le Jamel Comedy Club, Marina Rollman est devenue chroniqueuse radio l’an dernier, d’abord en Suisse romande, désormais également sur France Inter. Elle fait aussi des blablas détente dans des réunions sérieuses, par exemple l’intervention ci-dessous lors d’un grand raout de généticiens.

 

 

 

 

 

Marina Rollman a commencé en s’inspirant de Louis CK, mais me fait plus rire encore maintenant qu’elle se laisse emporter par des espèces de galops d’imagination et de mots, une forme d’humour assez rare qui rappelle par moment les logorrhées desprogiennes. Elle peut aussi se caler sur un rythme conférence pour parler longuement et sans la moindre vanne de choses souvent malines et parfois belles voire émouvantes.

Beaucoup de respect pour ces gens capables d’écrire trois, quatre, cinq chroniques par semaine sans lasser les auditeurs. Les moins de trente ans déboulent et elles bottent des fesses. Yay !