bédés

Beaucoup de lectures d’albums ces dernières semaines – à tel point que j’ai parfois l’impression de procéder à un épuisement systématique des rayons de ma médiathèque. Pas sûr que le panel lu permette de tirer des règles générales, mais il m’a quand même semblé plus facile de trouver des bédés faites par des femmes dans les rayons graphic novel et bédé indépendante. (C’est aussi plus difficile de discriminer dans les séries d’albums 48 planches couleur mainstream, dans la mesure où les auteurs sont souvent présentés par leur seul nom de famille…) On peut faire à peu près le même constat que pour le cinéma : les femmes accèdent plus facilement à la publication dans des zones de l’industrie où les rémunérations sont moindres. Petits éditeurs, projets expérimentaux, gros tomes – les romans graphiques sont plus souvent rémunérés au forfait qu’à la planche, petits fomats – mise en valeur de l’autrice, rémunération symbolique compensant la maigreur de l’avance sur droit, etc.

Ma sélection pour l’été.

 

Catégorie Biographie de femme remarquable (le top trend topic)

Artemisia, de Nathalie Ferlut et Tamia Baudoin

Peintresse majeure de la Renaissance italienne, Artemisia Gentileschi est depuis longtemps une figure clé des féminismes artistiques – elle a donné son nom au prix de bédé féminine français. Sa bio, souvent racontée en livre & en film aurait facilement permis une bédé hagiographique pour convaincu-e-s. En vrai, Ferlut et Baudoin font de cette histoire terrible une sorte de film à la Tarantino : narration remarquablement menée, dialogues impecs, mise en espace / en scène complètement dingue. Les choix effectués par Nathalie Ferlut sur la façon de redire cette vie de femme sont épatants, et le dessin de Tamia Baudoin absolument incroyable. En fermant les yeux, je peux revoir les lieux qu’elle a peint et sentir à nouveaux ces ambiances florentines. Gros boulot de doc graphique, à mon avis, et aussi une capacité très louable à se laisser porter par des goûts propres – lumières de maîtres flamands et pléthore de drapés, de motifs, de tentures, de robes. C’est vivant et incarné, on y croit à chaque instant. Et c’est aussi une très belle histoire sur la transmission et les rapports pères-filles.

 

Catégorie Autobio (deuxième catégorie où les bédéastes femmes sont surreprésentées) :

Faire semblant c’est mentir, Dominique Goblet

Apparement on est sur une histoire qui fait le choix de la sobriété : articulée en trois étapes, la narration se concentre sur deux séquences singulières (une visite au père vieillissant / une après-midi d’enfance) séparées par le récit, au milieu, d’une relation amoureuse compliquée. Le livre est cependant d’une densité et complexité assez bluffante et met en oeuvre un arsenal de moyens impressionant : diversité des techniques graphiques, des découpages, des modes narratifs, recours à un coscénariste pour la partie centrale (l’autobio se dédouble alors – je n’ai jamais vu un truc pareil), etc. Le coeur du projet – cerner et dire l’indicible – est manifeste dès la première planche, et Dominique Goblet ne dissimule rien des difficultés de la tâche à laquelle elle s’atelle. Autobiographe majeure, elle repart de zéro et reconsidère les moyens et les formes à adopter pour parvenir à ses fins. Son choix de travailler de façon sensible et de ne jamais prendre pour acquis les outils de son médium, fait de Faire semblant c’est mentir un bouquin crucial et angoissant, plein de recoins, d’angles, de beauté grinçante, de tripes.

 

Catégorie Indé -Sundance  :

Le centre de la terre, Anneli Furmak

Une virée à travers l’Islande, vue par les yeux d’un ado qui se fait chier, coincé entre une mère aimante et inquiète et le nouveau copain de celle-ci dans des vacances qu’il n’a pas choisi. Une chouette histoire, avec un choix narratif très osé de ne rentrer dans le vif du récit que dans le dernier tiers du livre. La rupture est saisissante entre le long début, un peu languissant, très réaliste, et cette crise soudaine. Ca m’a rappelé d’autres fictions islandaises, type L’Effet aquatique, et aussi en moins brutal (et aussi moins idiot) le Sukkwan Island de David Vann. Les paysage, traités de façon expresionniste, hantent les planches. Les personnages jouent très juste, les émotions  sont claires et le choix de faire de cette histoire un livre délibérément fermé, sans effet grandiloquent, fonctionne très très bien. C’est fin et malin : c’est de la bonne.

 

Catégorie Jamais lu un truc pareil :

Capitaine Mulet, de Sophie Guerrive

Découvert Sophie Guerrive il y a quelques années par Tulipe, bédé en ligne (désormais aussi dispote en bouquin) avec planches façon strips et animaux qui philosophent entre Peanuts et haiku en bédé. C’était super et neuf, étrange, beau. Capitaine Mulet a le même genre de qualités, avec une plus grande liberté encore dans le découpage – les séquences, rassemblées en petites unités, ont des tailles variables -, comme dans le dessin, qui explose parfois sur des planches entières, minutieuses, grisantes. Le livre  raconte l’exil d’un poète, promu capitaine par le roy et envoyé explorer le monde, qui s’invente un pays et refuse de se rendre à la raison. C’est totalement hors de toute mode, quelque part entre farce politique, récit philosophique, medfan et roman d’apprentissage. A la fois très malin et très drôle – ma forme favorite d’intelligence -, avec un dessin accueillant, d’une grande générosité.

 

Catégorie Limite borderline :

Qui mange des couteaux ?, Zoé Jusseret

Pas de texte, un découpage méthodique de deux cases par planche, une palette de couleur réduite et une histoire fantastique, folle, métaphorique mais cassée, qui fait un peu penser à une chanson, une des ces ritournelles traditionnelles qu’on chante aux enfants bien qu’elles contiennent en secret les clés terribles de la nature humaine, de nos peurs, de notre rapport aux mondes imaginaires (les seuls que nous connaîtront jamais), et puis un titre magnifique qui n’élucide rien mais creuse encore l’inquiétante beauté de ce livre. La seule chose que ça m’évoque un peu c’est Ludovic Debeurme ou Charles Burns à leur plus bizarre, mais avec un dessin aux antipodes, refusant le précis, le fermé. C’est un bouquin très impresionnant et puissant.

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dans l’Internet

Une histoire des luttes LGBT(QI) dans cette émission régulière de Mediapart menée par deux historiennes & leur(s) invitée(s).

 

Et puis deux podasts :

Des rencontres & des portraits de femmes – artistes, militantes, blogueuses.
Une chouette équipe en mode #sororité.

 

Déconstruction des virilité & continuité avec les études féministes : c’est intellectuellement costaud et dense et captivant.